Site personnel où vous trouverez ma biographie, les corrections que je me permet d'effectuer de temps en temps et que je souhaite faire partager pour ne pas que l'histoire de l'Algérie tombe dans l'oublie.

J- L’appel du pied du général de Gaulle

Après la réunion du 1er juin au Bordj de J. Chevallier, suivie de l’ordre brutal d’arrêter tout contact avec l’OAS, cette dernière attendit en vain la réalisation de la promesse faite par Farès d’intéresser le GPRA. Au bout de quelques jours, l’OAS, convaincue que Farès s’est joué d’elle, encore une fois, donna un coup d’accélérateur à ses exactions envers la population. Le haut commissaire Christian Fouchet, mis au courant par Farès de l’interdiction à laquelle il ne pouvait se soustraire, se rend à Paris pour 20 heures en consultation. A son retour le lendemain, me demandant d’aller le voir, il me fit part de ses craintes d’une aggravation de la situation et de sa conversation avec le général de Gaulle qui, informé de la coupure des pourparlers Farès-Susini, exprima, à Fouchet, son sentiment qu’il ne voyait aucun inconvénient à ce que des pourparlers au plus haut niveau aient lieu entre l’OAS et le FLN, si cela devait ramener la paix, cela dans le respect des accords d’Evian. Bien entendu, si le haut commissaire m’a fait part des états d’âme du président de la République, ce n’était pas pour satisfaire ma curiosité. J’en rapportai l’information au groupe réuni sur-le-champ. La conclusion immédiate était qu’il s’agissait d’un message discret exprimant le vœu du général de Gaulle et que le destinataire ne pouvait être que le GPRA, car cela dépassait nos prérogatives. Cela, joint à la nouvelle du désastre humain qui risquait de se produire à La Casbah et à Belcourt, nous décidâmes d’en saisir le GPRA. Farès, Benteftifa et moi fûmes désignés pour porter le message et l’information.

K-Tripoli-Tunis - 7-8 juin

Le lendemain, le haut commissaire mit à notre disposition un avion. Après quelques péripéties d’ordre mécanique, puis frontalier, faute de visa libyen, nous arrivâmes la nuit tombée à l’hôtel Mehari, où résidaient les membres du GPRA. Nous trouvâmes Ben Bella et Mohammedi Saïd qui nous mirent au courant de la fracture du GPRA survenue le matin même et où le clan majoritaire avait suivi le président Benkhedda à Tunis. Nos interlocuteurs sont mis au courant du motif de notre visite. D’une part, le danger imminent qui guettait la population algéroise, en cas de dynamitage des égouts de La Casbah et Belcourt, aggravé par une dernière menace émanant du colonel Godard qui avait préparé, disait-il à J. M. Tine, 40 camions équipés de mortiers pour détruire la « ville arabe », et, d’autre part, l’appel du pied du général de Gaulle, en faveur d’une négociation exigée par l’OAS, laquelle se disait prête, au nom de la communauté européenne, à reconnaître l’indépendance de l’Algérie et à cesser toute violence sous réserve d’une amnistie générale et de participation aux forces de l’ordre. Le lendemain,

je retrouve Ben Bella et le presse de me donner sa réponse sur la conduite à tenir. Voici en substance et fidèlement exprimée notre conversation ce matin-là : « H’mimed, dis-je, j’aurais besoin, vu la crise du CNRA coupé en deux et la nécessité de mener la barque de l’exécutif et des contacts éventuels avec l’OAS, sans créer les conditions favorables à l’aggravation d’une crise ouverte et publique entre vous, préjudiciable à l’honorabilité de notre cause, et ce, à quelques semaines du référendum d’autodétermination prévu pour le 1er juillet, j’aurais besoin de connaître exactement vos sentiments quant à l’opportunité de pourparlers officiels avec l’OAS. » La réponse de Ben Bella fut la suivante : « Cette décision est d’ordre gouvernemental. Nous sommes en état de scission. Notre groupe étant minoritaire, la fraction majoritaires qui est à Tunis est parfaitement habilitée à engager la Révolution. » « D’accord, dis-je, mais si la légitimité de la décision du GPRA ne peut pas être mise en cause, il n’en demeure pas moins qu’une attitude discordante en la matière, entre les dirigeants, risque d’annihiler les effets bénéfiques qu’on est en droit d’attendre des pourparlers envisagés, à savoir l’arrêt des massacres d’innocents et des plasticages des égouts et autres destructions. » « Ecoute, répond Ben Bella, dans notre gouvernement, la décision de la majorité s’impose à la minorité en vertu de la solidarité gouvernementale. » « D’accord, mais vous êtes déjà en conflit ouvert, comment la solidarité peut-elle jouer ? » « Oui, la solidarité jouera, je te le garantis, c’est une parole d’homme, nous ne sommes pas des enfants. » Ben Bella était-il sincère, à ce moment-là, et il aurait changé d’avis dans le cadre de son groupe ; ou bien était-ce déjà le piège ? Le même scénario s’est passé à Tunis, le lendemain en fin de journée. Les présents, Benkhedda, Ben Tobbal, Aït Ahmed et Yazid, ont eu droit aux raisons qui ont motivé notre déplacement : l’OAS prête à reconnaître l’indépendance de l’Algérie, sous bénéfice de l’amnistie et d’une participation à l’ordre public. Les explications ont été largement développées par Farès qui avait négocié plusieurs fois et longuement avec Susini. La contrepartie était essentiellement le sauvetage de quelques dizaines de milliers de vies à Alger, entre La Casbah et Belcourt. Aït Ahmed, informé de l’essentiel, n’a pas assisté à la suite de la discussion, donc à la réponse du GPRA, car il s’est excusé d’être sollicité par ailleurs. En 1998 (le 29 juin), Benkhedda me fit tenir une note qu’il se préparait à publier comme mise au point de l’« affaire de l’accord FLN-OAS » et me priant de lui donner mon avis ; ce que je fis dans ma réponse du 29 juin 1999. Je disais ceci : « Motifs réels du déplacement de la délégation. » « Dans la lettre de démission des membres FLN de l’exécutif provisoire, nous écrivions qu’à la suite d’une initiative de Farès qui avait pris des contacts avec l’OAS et de propositions paraissant positives, faites par Chevalier et Farès, trois membres FLN, Farès, Benteftifa et Mostefaï se rendaient à Tripoli puis à Tunis pour en informer le gouvernement (GPRA). » Cela était exact, mais incomplet ! Puis : « En effet, les contacts de Farès débutant le 18 mai... se sont arrêtés le 2 juin sur ton injonction. Ce qui a entraîné l’intervention du haut commissaire Fouchet et l’appel du pied du général de Gaulle. » Il était clair que le groupe FLN n’était pas habilité à juger de l’opportunité de la démarche informelle du gouvernement français et qu’elle regardait les relations de gouvernement à gouvernement. « Nous avions donc décidé de porter le message au GPRA pour en recevoir les instructions éventuelles. » « Et si dans notre lettre, nous avons occulté la démarche informelle du général de Gaulle, c’était par souci de sauvegarder la liberté pour le GPRA de rendre publique ou non la démarche du gouvernement français. » « C’est donc, écrivions-nous, en vertu d’une décision du GPRA, et non d’une initiative ou d’une proposition du groupe FLN de l’exécutif, que le contact avec l’OAS a eu lieu. »

L- Contact FLN-OAS

Le principe d’un contact étant retenu, J. Chevallier et J.-M. Tiné organisèrent la réunion du 15 juin 1962 dans une villa appartenant à J.- M. Tiné en contrebas de l’ex-hôtel St Georges. Etaient, outre les deux médiateurs, Suzini et Carnana pour l’OAS, Farès et moi pour le FLN. Cette réunion eut pour résultat un accord de procédure sur une déclaration du représentant FLN, réitérant et précisant les engagements de ses dirigeants en faveur de la population européenne, et une déclaration de l’OAS décrétant l’arrêt des hostilités et l’acceptation de l’indépendance de l’Algérie dans la coopération avec la France.

M- Discussion

Les projets de déclaration du FLN et de l’OAS devant être soumis à une lecture réciproque, deux clauses de notre déclaration, exigées par l’OAS, ont été montées en épingle, critiquées et même fait l’objet d’accusation de trahison : l’amnistie et le recrutement de 225 OAS dans la force locale. Examinons le problème de l’amnistie. 1- Est-il possible d’imaginer que deux belligérants, en l’occurrence le FLN et l’OAS, après négociations, tombent d’accord pour cesser toute hostilité et tout acte criminel, sans qu’on passe l’éponge sur les exactions, crimes et violences commises, et que la paix revenue, des poursuites sont exercées sur le partenaire à l’accord, et ses actes jugés et condamnés a posteriori ? 2- Si les crimes de l’OAS sont tels qu’ils ne peuvent bénéficier d’aucune amnistie, pourquoi entamer les négociations avec cette OAS ou n’avoir pas rejeté explicitement toute possibilité de négociation. C’était très simple, à Tripoli comme à Tunis de dire non à toute négociation ! 3- Y avait-il dans les deux clans, minoritaire et majoritaire, du GPRA, quelqu’un qui espérait, naïvement, que l’OAS abandonnerait son projet criminel de dynamitage des égouts d’Alger et le bombardement au mortier de La Casbah et Belcourt, sans être assuré d’une amnistie dans l’Algérie indépendante ? 4- Il est vrai que le fait d’interdire toute négociation avec l’OAS signifiait que l’auteur de pareille interdiction acceptait de sacrifier quelques dizaines de milliers de victimes innocentes. Personne n’a eu cette idée. Heureusement. 5- Si le CNRA, qui a rejeté toute idée, à Tripoli, de conversation avec l’OAS en vue de fournir des garanties supplémentaires aux Européens (Carreras, Accord FLN-OAS page 228) était placé devant la menace de déflagration de l’OAS, qu’aurait-il décidé : toujours niet ? Car, en fait, l’hypothèse d’un bluff monumental n’est pas absurde. Mais alors, montrez-moi celui qui peut jouer à « pile ou face » le sort de toute une population. Je constate que personne n’a osé le faire. El Hamdou lillah ! A part Belaïd Abdesselam qui était en mission à Tindouf pour prêter main-forte au wali Abdelmadjid Meziane, les militants de l’Exécutif, Krim Belkacem et le colonel Mohand Oul Hadj qui ont décidé de donner suite à l’accord du GPRA majoritaire et au non-désaccord du GPRA minoritaire, de pourparlers avec l’OAS, ont bien mesuré le caractère de l’obligation morale de respecter les engagements pris sous l’emprise de la menace ou du chantage. Les aveux consentis sous la torture policière ne sont pas probants aux yeux du juge. L’ouverture de votre coffre-fort devant un pistolet, même postiche, braqué sur vous, n’est pas une lâcheté, et si vous pouvez assommer et ligoter le bandit qui se baisse pour ramasser votre argent, on vous félicitera. On ne vous accusera pas de trahison.

N- Voyons le problème du recrutement des 225 OAS dans la force locale

Je n’ai pas souvenance d’un quelconque recrutement malgré les pressions de l’OAS. Farès, dans sa Cruelle vérité (page 130, 2e paragraphe) affirme : « L’Exécutif provisoire n’a procédé à aucune libération d’internés administratifs parce que ce n’était pas dans ses attributions, ni recruté 225 ATO, dont l’encadrement était déjà en majorité européen. » Dans ma déclaration, concernant l’ordre public, je disais : « D’ailleurs, les forces algériennes du maintien de l’ordre, qui prendront la relève des gendarmes et des gardes républicains, doivent être les forces de l’Algérie tout entière. Tous doivent pouvoir en faire partie. Les mesures nécessaires seront prises en vue de l’exercice des droits civiques algériens afin que vous, Algériens d’origine européenne, participiez également à la sécurité en Algérie. »

Qu’est-ce à dire ?

Que par application de la Déclaration générale des accords du 19 mars 1962, en son chapitre II, 2, traitant des droits et libertés des personnes et de leurs garanties, « les citoyens français de statut civil de droit commun, remplissant certaines conditions de naissance et de résidence en Algérie, bénéficient de plein droit, durant 3 années, à dater de l’autodétemination, des droits civiques algériens » et « auront une juste et authentique participation aux affaires publiques », la sécurité en l’occurrence. Ce qui est présenté, par certains historiens peu scrupuleux, comme une concession majeure de l’Exécutif aux assassins de l’OAS, n’est rien d’autre que la lecture d’une clause des Accords d’Evian.

A bon entendeur...

Conclusion

Que faut-il retenir de ce retour sur l’épisode de l’Exécutif provisoire ?

Pour certains, dont nous sommes, il a été l’articulation vitale entre le stade colonial et le stade de souveraineté nationale ; pour d’autres un organisme d’essence française préparant savamment le passage de l’Etat colonial à l’Etat néocolonial. La charnière du 3 juillet 1962 qui a mis fin à la légalité française et engendré la légalité algérienne ne semble pas avoir donné lieu à une prise de conscience du changement de nature de l’action et du statut des acteurs. Mais l’histoire est là avec ses vérités et ses impératifs. La course au pouvoir de 1962 a perturbé l’échelle des valeurs dans les rapports entre les individus : on passe allègrement de l’amitié à la haine, du respect à la calomnie. Les membres du FLN qui ont adressé au GPRA leur démission, le 27 juin, entendaient protester contre l’injustice manifestée à leur égard, mais ont continué à soutenir, à bout de bras, l’outil vital qui était l’Exécutif. Qui a compris leur geste ? J’ai dû personnellement mettre à exécution ma démission après avoir assuré, en tant que responsable des affaires générales, donc de l’élection de l’Assemblée nationale constituante, l’approvisionnement à partir de Hollande. Puis, n’acceptant pas l’injustice des dénonciations de notre action de pourparlers avec l’OAS, exécutées sur ordre, un impératif élémentaire de sauvegarde de ma dignité personnelle m’interdisait de continuer à coopérer avec mes détracteurs ; de plus, pour l’opinion de l’étranger, qui venait d’apprendre l’accession de l’Algérie à l’indépendance, un cadre désavoué se doit de relever le défi. C’est un problème d’honorabilité. Enfin, mon rôle de coordinateur du groupe FLN est devenu caduc et faisant double emploi avec celui de Ben Bella chargé par le bureau politique d’assurer la tutelle de l’Exécutif provisoire. Je termine en citant deux passages de la correspondance qui a eu lieu entre Benkhedda et moi. Lui, en conclusion de sa lettre du 29 juin 1998, écrivait : « En fin de compte, je me dois, malgré tout, de rendre hommage aux frères du groupe FLN de l’Exécutif provisoire pour avoir conclu l’accord avec l’OAS. L’histoire leur a donné raison. Ils ont sauvé la population d’Alger d’un bain de sang et évité à la capitale algérienne des destructions massives et ruineuses. La nation leur en saura gré. » Et moi, dans ma réponse du 17 juin 1999 : « Permets-moi, cher collègue militant de longue date et ami, de te renvoyer la balle. C’est à toi, en premier lieu, que la nation devrait être reconnaissante, puisque, sans ton accord, l’opération n’aurait jamais eu lieu. Il est vrai qu’il eut mieux valu que l’hommage rendu aux frères du groupe FLN de l’Exécutif provisoire fût écrit et communiqué, non pas en l’an de grâce 1998, comme c’est le cas, mais au mois de juin, 3e décade de l’an 1962. Ce n’est qu’une question de date, mais c’eut été si différent. »

Chawki Mostefaï



 

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