Lettre à
Mohamed Lamine Debaghine
Chawki Mostefai. Membre de l’Exécutif
provisoire,
Ce profil représentait pour nous l’image exacte de celui dont
nous avions besoin pour étoffer notre groupe qui venait de
décider le déclenchement d’une lutte insurrectionnelle de
libération nationale à partir du 1er octobre 1940. Rien de moins. En
effet, avec quelques camarades du collège de Sétif, dans les
années 1934 à 1938, nous formions un groupe de patriotes, on se
disait nationaliste, qui suivait assidûment les péripéties
politiques de l’époque. Ce groupe comprenait Allag Abderrahmane
de Kherrata ; Ali Benabdelmoumène de Toudja, Béjaïa ; Derouiche
Mohammed de Perigotville, Aïn El Kebira ; Ahmed Sidi Moussa de
Michelet, Aïn El Hamam ; et moi-même de Bordj Bou Arréridj. Nous
formions un îlot assez insolite pour la région, le
Constantinois, où régnait sans partage la Fédération des élus
avec, comme figures de proue, le médecin de Constantine, le
docteur Benjelloul et le pharmacien de Sétif, Ferhat Abbas. Nos
conversations d’élèves du collège de Sétif étaient alimentées
par la lecture de deux journaux : L’Entente qui faisait dire à
Allag Abderrahmane en parlant de Ferhat Abbas : « Ce zazou de la
politique » qui n’a pas su trouver sa patrie dans les cimetières
de ses ancêtres ; et le journal El Ouma que nous procurait un
sixième condisciple, Mouloud Bouguermouh, originaire d’Akbou (ou
Sidi Aïch) auprès d’un émigré membre de sa famille qui avait
rejoint Sétif pour s’y installer. C’est dans El Ouma que nous
trouvions les accents qui enchantaient notre sensibilité et
notre imaginaire. Combien était plus réaliste à nos yeux la
revendication de l’indépendance comparée à la fumeuse politique
d’assimilation d’un peuple arabe et musulman à une communauté
étrangère et catholique de surcroît. Cela dépassait
l’entendement. Et c’est vrai, Ferhat Abbas n’était pour nous
qu’un rêveur, plus ou moins bien intentionné, pétri d’une bonne
dose d’inconscience. C’est ce petit groupe de six élèves qui se
retrouvera en ce mois de juin 1940 rassemblé à la Faculté
d’Alger : Allag , Derouiche et moi-même en médecine ;
Benabdelmoumène et Sidi Moussa en droit, quant à Bouguermouh
nous l’avions perdu de vue. J’ai appris par la suite, que faute
de moyens, il avait opté pour le métier d’enseignant. Il était
instituteur dans sa Soummam natale. Je le retrouve en 1963-64
comme fonctionnaire des Affaires étrangères. Et je le reperds de
vue une deuxième et dernière fois. J’habitais avec ma mère et
mes deux frères plus âgés, qui poursuivaient leurs études à la
Fac, Kamel en pharmacie et Mohammed Cherif en médecine. J’étais
là, en cet après-midi du 18 juin, lorsque retentit vers 3 h, un
coup de sonnette péremptoire, à la porte que j’allais ouvrir,
pour me trouver en face de Abdelmoumène et de Allag dont le
souffle court, pour avoir grimpé à toute allure la côte de la
rue Mulhouse et les deux étages du 27, laissait prévoir qu’ils
étaient pressés de m’annoncer une grande nouvelle. Ce fut le cas
: « La France a déposé les armes. Le maréchal Pétain a signé
l’armistice. » Allag était particulièrement excité. J’ai éprouvé
un sentiment étrange en apprenant la nouvelle. Venez, dis-je, on
va se faire un bon café pour réfléchir. J’avais besoin de voir
clair : la France battue et occupée, cela voulait dire qu’elle
était coupée ; plutôt que nous étions coupés de la « métropole
», donc échappant à l’autorité de la France. Est-ce que par
hasard notre rêve de libération nationale allait se trouver
exaucé ? Nous passâmes une bonne demi-heure à agiter les
hypothèses possibles. Nous ne savions pas encore que la France
n’était occupée qu’à moitié. Nous décidâmes de sortir, d’aller
voir comment la population française réagissait à la défaite et
à l’occupation de son pays. Nous nous attendions, en vérité nous
espérions, à les voir accablés par le malheur qui les frappait.
J’eus à ce moment-là la présence d’esprit de recommander à
Moumen et Allag de ne montrer aucun signe de joie ; au
contraire, il fallait faire grise mine. Bref de la solidarité
dans l’adversité.
Une nouvelle ère allait commencer
En chemin, en bas de la rue, Derouiche qui remontait la rue,
nous annonça la nouvelle pour nous faire plaisir. Mais nous
restâmes de marbre - consigne oblige. Il fut mis au parfum « Ah
bon, vous m’avez fait peur. Si c’est comme ça, je marche ». Nous
débouchâmes dans la rue Michelet et prîmes à gauche, vers l’Automatic,
ce bar à la mode, où nous n’entrions pas souvent, vu la
clientèle et les prix des consommations. Et nous scrutions le
visage des passants et des passantes pour y découvrir un signe
de tristesse. Bizarre. Rien. Les gens se déplaçaient comme
d’habitude, flânant et clopinant, comme si de rien n’était. Nous
étions perplexes quand nous arrivâmes au niveau de l’entrée des
voitures de la Fac, gardée par une section de jeunes militaires,
du contingent probablement, censée, dans notre subconscient,
avoir reçu, de plein fouet, la blessure de la défaite militaire.
Allons donc, nous étions des naïfs. Ils s’amusaient bruyamment
avec un ballon de foot dans ce petit espace de quelques dizaines
de mètres carrés. Nous nous sommes arrêtés, spontanément, tous
les quatre, interloqués par le spectacle, ruminant chacun de son
côté, et à sa manière, un sentiment de surprise totale devant
cette insouciance incompréhensible devant le malheur qui
frappait leur pays. En étaient-ils seulement conscients, ou tout
simplement au courant de l’événement ? Nous étions trop choqués
pour nous y attarder. Nous sentions que quelque chose avait
bougé dans notre vie, dans nos rêves, dans nos ambitions, dans
l’environnement tout court, de telle sorte que chacun approuva
ma proposition d’aller nous recueillir au bar de l’Université,
dans la salle du fond, pour réfléchir et discuter de la
situation nouvellement créée ; ce bar qui faisait l’angle de la
rue Michelet et de celle qui prolongeait la rue Mulhouse, vers
le bas, la rue Wamier. Là, pendant plus de deux heures, nous
nous sommes livrés à un examen critique de la situation pour
aboutir essentiellement à cela : notre conviction de toujours
que la fin de la domination coloniale n’était pas envisageable
en dehors d’une lutte armée faisant participer les masses
populaires, notamment les masses paysannes, principales victimes
de la colonisation, allait se trouver confortée par
l’affaiblissement de la France. Son occupation par l’armée
allemande rendant difficile, sinon impossible, une réaction
brutale contre une tentative insurrectionnelle qui aurait,
ainsi, le temps de naître, se structurer, se développer et de
gagner la première étape de l’irréversibilité. Notre
préoccupation essentielle était d’éviter le sort des tentatives
antérieures de révolte contre l’occupant étranger qui furent des
feux de paille, ne laissant derrière elles que des massacres de
population et les spoliations de leurs terres. Le contexte de la
guerre n’a fait que nous confirmer dans notre analyse. Nous
n’imaginions pas que les Allemands allaient prêter main-forte
aux Français pour nous combattre, ni les alliés, éventuellement,
puisque notre doctrine de lutte s’inscrivait en droite ligne de
l’anticolonialisme des quatorze points du président américain
Thomas Wilson et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. On
ne manquait pas d’optimisme. A l’unanimité, nous avons convenu
qu’il fallait passer aux actes. Primo : étoffer le groupe.
Chacun y allant de ses relations d’études, nous avons pu
constituer en quelques jours un groupe élargi à une dizaine
d’étudiants, patriotes et nationalistes avérés. Le recul m’a
fait oublier le nom de plusieurs d’entre eux ; j’ai gardé un
souvenir précis de Mouloud Mammeri, étudiant en lettres, et de
son ami Hocine Ali Benali, étudiant en sciences , tué par les
paras pendant la révolution, tous deux originaires de Kabylie ;
trois ou quatre autres dont Rabadji de Boghari, un étudiant de
Chlef que j’ai revu plusieurs années plus tard en uniforme
d’officier de la marine américaine, et peut-être, déjà,
Belahrèche de Djelfa et Berredjem de Collo, tous deux étudiants
en pharmacie. Un coup d’œil sur la carte d’Algérie nous
renseigna très vite sur l’insuffisance flagrante de notre
répartition et couverture de régions entières du pays. Tant pis.
Il fallait commencer. La tache d’huile ferait le reste. Mais un
trou énorme par son importance nous sauta au visage. Alger, la
capitale, sans titulaire. Impossible. Il fallait absolument
trouver quelqu’un, ou l’un d’entre nous, aurait à prendre en
charge le département d’Alger. Réflexion, moues dubitatives,
soupirs de découragement fut le lot de l’assemblée. Quand,
subitement, un rai lumineux me traversa l’esprit : l’ami de mon
frère, Mohammed Cherif... Lamine Debaghine, voilà la solution.
Un seul choix : Debaghine
« Hé ! les copains, dis-je, j’ai trouvé la solution. On ne peut
pas trouver mieux. C’est Lamine Debaghine, étudiant de quatrième
année. » « S’il accepte », dit quelqu’un. « Sûr qu’il acceptera
; c’est son leitmotiv dans ses discussions avec Mohammed Cherif.
» C’est ainsi que j’ai été désigné pour te contacter et
t’inviter à rejoindre notre groupe. Le rendez-vous fut pris par
Mohammed Cherif et nous nous rencontrâmes sur le trottoir de la
rue Michelet en bas de l’escalier d’honneur de la faculté
(c’était le nom qu’on donnait à l’université d’Alger). Quel jour
? Quelle date ? Je ne m’en souviens pas exactement et ne les ai
notés nulle part, mais c’était la dernière semaine de juin.
Quand je t’ai exposé l’objet de notre rencontre et les
circonstances récentes et lointaines, exposé plus succinct que
le présent historique, bien entendu, je me souviens, tu es resté
longtemps silencieux avec un demi-sourire et un regard malicieux
avant de parler. Voici ce que, en substance, tu m’as répondu, et
dont je garde un excellent souvenir malgré la soixantaine
d’années qui nous sépare de cette conversation : « Je suis très
heureux de ce que je viens d’entendre, que de jeunes
intellectuels, futurs cadres de l’Algérie, aient découvert leur
peuple et leur nation à un âge où d’autres ne songent qu’à
eux-mêmes et à s’amuser, me remplit de joie et d’espoir pour
notre pays. » « Donc, tu acceptes », dis-je ? - « Patience,
j’accepte l’idée parce qu’elle rejoint mes propres idées. Mais
je pense que l’insurrection armée est une action d’une très
grande importance, qui doit être réfléchie, préparée
sérieusement et s’appuyer sur tout le peuple, pour réunir toutes
les chances, ou le maximum de chances, pour atteindre son
objectif ». Rappelle-toi, disais-tu, l’histoire de l’occupation,
de 1830 à nos jours. Que de combats héroïques, que de révoltes,
que d’insurrections sont là pour témoigner de la bravoure, du
courage et du patriotisme du peuple algérien. Mais avec quel
résultat ? L’échec, le découragement, la répression féroce et le
renforcement de l’emprise coloniale. Je ne dis pas cela pour
vous décourager, loin de là. Je le dis pour la simple raison que
je suis moi-même parmi les dirigeants d’une organisation
politique dont le combat pour l’indépendance nationale passe,
qu’on le veuille ou non, par le recours à la lutte armée. C’est
la seule voie qui obligera le pays colonisateur à abandonner sa
politique de domination, de peuplement, d’exploitation et à
reconnaître, enfin, le droit du peuple colonisé à être libre et
indépendant. Mon organisation, c’est le Parti du peuple algérien
(PPA) dont le chef est Messali Hadj, actuellement en prison.
Nous sommes déjà des centaines de militants, anciens et
nouveaux. Pour l’instant, nous orientons nos efforts vers la
récupération et la réintégration dans l’organisation de tous les
anciens de l’Etoile nord-africaine et du PPA dissous. Je ne suis
pas contre la lutte armée. Au contraire, c’est ma raison d’être.
Mais je suis contre l’improvisation, contre la précipitation,
contre l’optimisme incontrôlé, contre le désordre. D’ailleurs,
vous l’ignorez probablement, nous ne sommes pas les seuls à
avoir ces idées et à raisonner de cette manière. Il y a une
troisième organisation, de patriotes authentiques, le Carna, qui
s’apprêtent, eux aussi, à profiter de la défaite militaire de la
France pour déclencher l’insurrection. Eh bien, pour moi, cela
fait trop d’insurrections à la fois. Une seule, et une bonne,
suffirait. En bref, je vous demanderais simplement de surseoir à
toute décision définitive. Je vais réunir la direction de mon
parti, lui exposer la situation, et pourrai à ce moment-là, vous
donner une réponse. C’est une affaire de quelques jours. » Ainsi
prit fin notre rencontre. « Revoyons-nous dans trois jours, même
lieu, même heure. » Sur quoi nous nous séparâmes. Notre groupe
était convoqué pour le lendemain, rue de Mulhouse. Après leur
avoir fait un rapport détaillé de notre conversation, nous
décidâmes d’attendre ta réponse. Pendant ce temps, nous nous
organisâmes pour étudier les problèmes de déclenchement des
opérations prévues pour le 1er octobre, à savoir rechercher des
appuis locaux, des armes tels armes de poing et fusils de
chasse, de l’aide financière, bénévoles, des projets d’attaque
de magasins d’armes de chasse, de commissariats et de policiers
isolés, etc. Ainsi que des moyens de liaisons ; nous avons
programmé une réunion des différents membres pour le début du
mois de janvier 1941 pour analyser la situation et les problèmes
rencontrés. A notre deuxième rencontre, tu me fis, au nom de la
direction du Parti du peuple algérien, la proposition suivante
qui tenait en trois points : Primo : surseoir à la décision de
déclenchement d’actions armées pour le 1er octobre. Secundo :
participer, dans le cadre du parti PPA, à la lutte pour
l’indépendance nationale. Tertio : pour être garantis que le PPA
poursuivra les mêmes buts avec les mêmes moyens, c’est-à-dire le
recours à la lutte armée, nous étions invités à désigner l’un
des nôtres pour siéger, à part entière, à la direction du parti.
Une proposition similaire sera faite, en son temps, au troisième
groupe, le Carna, dont l’élément moteur est un nationaliste de
valeur, Mohammed Taleb. C’était une sacrée manière de répondre à
une proposition de recrutement. De recruteur, on devenait
recrutables. D’une action immédiate, on passait à un travail au
long cours. D’une structure légère, que nous maîtrisions, on
s’enfonçait dans une organisation de masse aux contours mal
définis. Du caractère élitiste et intellectuel, la conduite de
notre lutte allait basculer dans le populisme, la paysannerie et
l’ouvriérisme. C’étaient tous ses aspects négatifs qui me
trottinaient dans le crâne en remontant la rue de Mulhouse pour
revoir mes camarades réunis spécialement pour connaître ta
réponse à notre invitation. Bien sûr, il y avait du bien-fondé,
du réalisme dans tout ce que je venais d’entendre. Je sentais,
encore confusément, combien était insuffisante notre analyse de
la situation. « Bon, me dis-je, trêve de pensées saugrenues.
J’informe d’abord les camarades qui m’attendent. Nous
discuterons sérieusement et calmement des nouvelles données
apportées par la réponse de Lamine Debaghine. »
Un mouvement révolutionnaire
La discussion fut longue. Pas aussi sereine et calme que je
l’aurais souhaitée. Le plus dur était de reconnaître que notre
jeunesse et notre inexpérience se sont heurtées de plein fouet à
des réalités concrètes et des difficultés insoupçonnées. Mais
notre amour-propre, malmené par notre trouble profond, nous
reprochait insidieusement de vouloir abandonner, si vite, une si
belle résolution pour la renvoyer aux calendes grecques, sous
prétexte de sagesse, de réalisme politique et d’une plus grande
efficience. Mammeri et Hocine Ali Benali aggravèrent les doutes
en développant la thèse qu’un mouvement authentiquement
révolutionnaire exigeait des dirigeants d’une compétence et
d’une intellectualité certaines, capables de s’opposer aux
tendances déviationnistes multiformes des mouvements plébéiens.
Mais ce qui l’emporta, ce fut justement l’opinion qu’on s’était
faite grâce aux quelques lectures que nous nous refilions en
cachette au collège de Sétif, et un passage assez éphémère, dans
la section du parti socialiste de Sétif au moment du Front
populaire de 1936, nous avait convaincu d’y adhérer, un camarade
de classe, Simon Lévy et qui parlait justement du caractère
typiquement révolutionnaire des mouvements qui mettaient en
branle des masses populaires et glorifiaient le rôle dirigeant
de la paysannerie avancée et de la classe ouvrière. La majorité
s’est finalement ralliée à ta proposition de poursuivre son
programme au sein du PPA qui offrait effectivement des
possibilités de réussite infiniment plus sûres que notre propre
projet. Mouloud Mammeri et Hocine Ali Benali ne suivirent pas le
mouvement et se retirèrent de l’opération. Sur ce, on passa à la
désignation du représentant du groupe qui devait siéger à la
direction du PPA. C’est Si Benabdelmoumène qui parla le premier
disant que j’étais tout désigné pour remplir cette mission,
étant donné que j’avais l’avantage de te connaître, et que nous
appartenions à la même discipline médicale. Raisonnement pointu
et frappé au coin du bon sens. Tout le monde approuva l’idée.
J’étais coincé. C’est ainsi, mon cher Lamine, que je me suis
retrouvé un certain après-midi du mois de septembre (ou
d’octobre), à une réunion que tu présidais (je n’ai pas
souvenance du lieu) et où je connus, pour la première fois,
quatre ou cinq personnes dont Hocine Mokhri, Khehil le sourd et
un certain Si Mohammed de Kouba, et peut-être Abdallah Filapi de
Constantine. Au cours de cette réunion, on s’attacha, après la
présentation que tu as faite et l’examen des informations
relatives à l’activité de l’organisation, à définir le secteur
de tâches qui me seraient dévolues en tant que membre de la
direction à part entière : propagande nationale et recrutement
dans le milieu universitaire, contrôle de l’Union générale des
étudiants musulmans, direction et contrôle des différentes
activités, culturelles, sportives ... de la section estudiantine
du parti, ainsi que la rédaction de la majorité des textes
d’organisation ou de propagande. En ce qui te concerne, tu
avais, au sein de la direction, en plus de ta position de
leader, la charge des relations extérieures et de
l’environnement politique. C’est à ce titre qu’au lendemain de
la défaite française, tu proposas de tenter de ramener, après
les étudiants, dans le giron du nationalisme, Ferhat Abbas qui
venait d’être démobilisé par l’armée française après s’y être
engagé volontairement au moment du déclenchement de la guerre,
comme devait le faire tout bon citoyen français sincère et
véritable. C’est ainsi que Ferhat Abbas nous reçut à l’hôtel des
Négociants, rue d’Isly de l’époque, dans sa chambre au 1er
étage. Quand nous entrâmes, il était en train, tu dois t’en
souvenir, de se laver les pieds dans le bidet. Quand il eut
terminé, tu développas l’objet de notre visite et les arguments
qui plaidaient en faveur d’une politique plus réaliste et plus
conforme à la vocation historique, sociologique et culturelle de
notre peuple que l’assimilation au peuple français, credo de sa
politique de toujours.
L’accueil de Ferhat abbas
Après avoir écouté, et sans objection sérieuse, avec dans la
voix une note d’impatience contenue, il nous déclara, et ça
continue à raisonner dans mes oreilles : « Vous ne comprenez
rien ; vous ne comprenez surtout pas que je ne suis pas homme à
changer de fusil d’épaule. » Ce fut le mot de la fin. Décembre
1940 ? Plus tard peut-être. On a eu, ou nous avons eu, plus de
chance en 1942 après le débarquement anglo-américain du 8
novembre qui nous surprit, si tu t’en souviens, en pleine
opération de récupération et de réintégration dans
l’organisation d’anciens militants de l’Etoile. Nous étions
partis pour sillonner le Constantinois et nous commençâmes par
Sétif où était censé se trouver Si Mostefa Gasmi. Nous eûmes le
temps de le retrouver, non pas à Sétif comme prévu, mais à 12 km
de là, à Aïn Arnat, après une remonté épique de cette longue
côte qui n’en finissait pas de crampes et d’épuisement, durant
deux heures atroces, sur des vélos poussifs loués chez un
cycliste, militant du parti. Puis continuant à Constantine par
le train, nous trouvâmes Hocine Bellal, petit artisan menuisier
qui nous accueillit dans sa modeste échoppe où nous reçûmes la
nouvelle du débarquement allié et du blocage de toutes les voies
de communications, notamment le chemin de fer, lequel avait été
réquisitionné pour l’acheminement des troupes alliées vers la
Tunisie occupée par l’armée allemande. C’est là que nous nous
séparames ; je me réfugiais à Batna chez mon frère Kamel qui y
avait sa pharmacie, et ce, pendant plus d’un mois au bout duquel
je pus rejoindre Alger par train. La deuxième tentative auprès
de Ferhat Abbas eut plus de chances. Les pourparlers avaient
abouti à la décision qui confiait à Ferhat Abbas le soin de
préparer un avant-projet de programme conforme à nos
propositions politiques et aux données nouvelles créées par la
présence des alliés dans notre espace géographique. Le Manifeste
du peuple algérien, qui avait été discuté et accepté par nous, a
été présenté par Ferhat Abbas aux alliés et à la délégation
française qui l’ont trouvé trop extrémiste. Ce qui a incité
Ferhat Abbas à rédiger, sans nous consulter, « l’additif » au
manifeste ; ce que nous avons rejeté. J’arrête ici mon
historique de cette période. Il fallait - dans mon projet
d’apporter, tardivement il est vrai, mon témoignage sur certains
aspects de notre combat, en l’occurrence durant cette période de
1940 à 1942 - que quelqu’un, qui a effectivement vécu les
événements, apporte lui aussi d’éventuelles précisions, voire
les rectifications nécessaires ; tant il est vrai que la
relation des événements au cours de cette période d’activité
essentielle de notre parti - qui eut pour protagonistes
principaux, encore en vie, quelque soixante-deux années plus
tard, deux personnes seulement : toi, l’aîné, et moi, ton ami
dévoué, et reconnaissant de nous avoir détourné de notre noble
mais aventureux projet insurrectionnel de 1940 ; relation,
dis-je, d’événements qui n’a jamais fait, à ma connaissance,
l’objet d’une publication complète, honnête et véridique de
documents ou de témoignages - a le mérite de révéler l’existence
de ce chaînon essentiel dans le redéploiement du mouvement
national qu’ont été ta volonté et ton effort d’unification des
forces politiques existantes ou potentielles et de participation
des élites intellectuelles au combat pour l’indépendance
nationale.
Le drapeau algérien flotte sur Boumerdès
Grâce à toi, pourrai-je dire, pour avoir survécu à ce jour, à
travers les hauts et les bas de l’activité militante qui me
placèrent à l’endroit et à l’instant le plus sublime de notre
histoire, j’eus l’insigne honneur et l’avantage de recevoir, en
tant que responsable du groupe FLN à l’Exécutif provisoire et
représentant de l’OPRA, sur l’esplanade de Boumerdès, ce
jour-là, 3 juillet 1962 à midi, les félicitations et les vœux
pour l’Algérie et son peuple, du Haut-Commissaire de France,
Christian Fouchet au nom du général de Gaulle, de son
gouvernement et de la France, lors de la cérémonie officielle et
solennelle où l’on vit le soldat français amener lentement, dans
un silence religieux, d’une densité émotionnelle à couper au
couteau, le drapeau tricolore, et le soldat algérien hisser,
presque trop vite, ce cher drapeau vert et blanc frappé de
l’étoile et du croissant rouges pour lequel tant d’hommes et de
femmes ont donné leur vie. Alors je compte sur toi pour me
donner ton avis avec tes remarques, tes objections s’il en
existe, sur ce que nous avons fait ensemble et les paroles et
opinions que j’ai pu te prêter, en faisant appel à ma seule
mémoire. J’espère que ce n’est pas trop te demander. Il est
tellement essentiel de combler certains vides de l’histoire dont
la nature à une si profonde horreur. Je te remercie par avance
et te prie de croire que ce que je regrette le plus, c’est de
constater la quasi-inanité des efforts des militants sincères de
notre cause et des sacrifices consentis pendant la guerre de
libération de centaines de milliers d’hommes et de femmes pour
aboutir à une situation que ne méritaient ni notre beau pays ni
le peuple que nous avons connu.
Bien à toi, amicalement Chawki
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