Site personnel où vous trouverez ma biographie, les corrections que je me permet d'effectuer de temps en temps et que je souhaite faire partager pour ne pas que l'histoire de l'Algérie tombe dans l'oublie.

 L'ORDRE D'ACTION DE DIVERSION DIT «D'INSURRECTION GENERALE» POUR LA
NUIT DU 23-24 MAI 45.

Nous avons vécu 48 heures de réunion non-stop, à l'affût des moindres informations qui nous rapportaient l'aggravation des massacres de populations et nous faisaient prendre conscience de la distance qui séparait nos ambitions de nos  capacités. Est-ce qu'il y avait place pour une action politique quelconque. Pouvait-on suspendre la  tuerie en alertant les médias à l'échelle mondiale, fallait-il décider de manifestations de masses pour contrecarrer une action génocidaire,  sans risque de voir ces actions dégénérer en jacqueries entraînant les massacres à l'échelle du pays ; certains ont considéré et écrit que le Comité directeur désemparé, perdant son contrôle. s'est laissé imposer par les responsables Constantinois, le recours à l'insurrection générale.

Heureux les historiens qui confectionnent l'Histoire et ne se  donnent pas le temps de s'informer auprès des protagonistes des événements qu'ils rapportent.

Au cours de nos échanges de points de vue, une idée me traversa l'esprit. C'est un adage qu'on utilise souvent dans le terroir Sétifien et notamment à Bordj Bou Arreridj où j'ai grandi quand se pose un problème ardu :c'est celui-ci. (kabbarha tesghar et khallathaa tesfa), expression qui évoque le paradoxe de la guérison du mal par le mal.

Lorsque j'en fis part à mes collègues , le sens de cette locution apparut au grand jour , cette idée est venue enrichir notre réflexion ce qui nous a permis de prendre une décision. Les émeutes paysannes telles celles de Sétif, Guelma ont drainé des forces militaires dans ces régions : mais si des troubles éclataient ailleurs, dans le reste du territoire : dans l'Algérois, la Kabylie, l'Oranie, que feraient l'armée française, les régiments de légionnaires, les forces  de  répression  massives ?  ils  n'auraient  d'autres ressources que de se replier pour faire face à la situation. La logique d'une telle hypothèse apparut clairement aux yeux des membres présents.

Que fallait-il faire au juste ? II fallait surtout ne pas faire appel à la population. L'échauffement des esprits dus aux événements contribuerait très probablement à multiplier les actes  inconsidérés  et  improvisés  qui  caractérisent  les jacqueries  dont  le  bénéfice  est  aléatoire  pour  la  raison principale qu'ils sont incontrôlables et échapperaient totalement à l'autorité déclenchante.

Par contre, notre organisation structurée et disciplinée pouvait déclencher à travers l'Algérie des actes de sabotage et de destructions, caractéristiques d'un programme d'actions organisées et assujetti à une Direction moderne, donc capable d'une stratégie de lutte beaucoup plus dangereuse que les flambées meurtrières actuelles.

Ce genre d'action est-il possible ?  OUI !

Quels en sont les risques ?

-Sur les opérations : se mettre en clandestinité s'ils ont le sentiment de n'être pas découverts ou soupçonnés ; si oui, prendre le maquis :

-Sur  la  Direction  du  Parti  et  cadres  principaux :

clandestinité immédiate.

Protéger les archives et les liaisons.

Quels seraient les avantages d'une telle action.

-Obliger l'ennemi à se déconcentrer, donc à soulager les régions martyrisées du Constantinois,

-Montrer la capacité de l'organisation à passer à un stade supérieur de la lutte : l'insurrection armée.

-Enfin, doper le moral de la population et des militants.

Nous évoquons délibérément, des doutes sur notre capacité de faire face à la situation par la suite, sans moyens financiers, sans préparations des militants, certes courageux, mais sans expérience. D'autres arguments balayent d'un geste ces considérations. Peut-on prévoir, dans le moindre détail, comment les choses vont se passer ? Faut-il être experts en insurrection pour l'envisager ? Bref, ce n'est pas faute d'avoir cherché une solution, que petit à petit on s'achemina vers une décision de faire ce qui était en notre pouvoir, et ne pas adopter l'attitude la plus facile, la plus commode, la moins responsable , la moins risquée, la moins critiquable en cas d'erreur ou fausse manœuvre, celle de ne rien faire , celle de se croiser les bras en implorant la pitié des hommes, plus bêtes sauvages que des hommes.

Le vote intervenu fut unanime pour décider de créer des centre de fixation des forces répressives ; en prenant ses précautions,  en  restant  à  l'écoute  des  événements,  en surveillant le développement de ces actions qui pourraient,  pourquoi pas, à priori, être le prélude à une action plus en profondeur et durable dans le temps. C'était vraiment le contraire  d'une  «improvisation  intempestive»  dont  nous  a gratifié, le professeur agrégé, Gilbert Meynier dans son dernier livre «histoire intérieure du F.L.N» en parlant  de Mai 45.

La décision est prise. Non d'une insurrection générale proprement dite comme tout le monde l'écrit y compris Benyoucef BENKHEDDA par simplification de langage, mais en vérité d'une action de diversion, qui devait peut être déboucher

sur une insurrection, c'est vrai, mais ce n'était là qu'une hypothèse soumise aux réalités du terrain.

Les tâches furent ainsi réparties

-Mohammed BELOUIZDAD pour l'Algérois,

-Ahmed BOUDA pour Tablât et l'Arba « où deux cents tabors marocains étaient prêts à marcher avec armes et

bagages », disait-il,

-M'Hamed BEN M'HEL pour le Sud Algérois,

-Djillali REGUIMI pour Cherchell

-Ali HALLIT pour la Kabylie.

-Messaoud BOUKADOUM et Chadiy EL MEKKI pour le Constantinois,

-Mohammed MAHFOUDI et Abdellah FILLALI pour

l'Oranie.

En quelques jours l'efficacité de nos structures et de notre organisation a permis donc de transmettre les instructions à  la  plupart  des  régions,  malgré  l'arrestation  de  Messaoud BOUKADOUM.

Nous étions réunis non-stop dans l'appartement du propre  frère  de  Hadj  CHERCHALLI,  d'après  Sid  Ali ABDELHAMID, quelque part à Bab-EI-Oued.

Contrairement à notre attente, les militants envoyés auprès des sections nous communiquaient les   difficultés rencontrées pour convaincre les cadres du bien fondé de notre décision : trop de précipitations, situations familiales, moyens financiers,  état  d'esprit  de  la  population,  bref  un  terrain psychologique peu favorable, sauf certaines localités dans l'Ouest, et en Kabylie.  A l'Est, la presse faisait  état de la « soumission » des rebelles sans qu'on sache trop ce que cela voulait dire.

Par contre, de bonnes nouvelles nous parvenaient. Sétif et Guelma assistaient à des déplacements de troupes qui prenaient la direction de l'Algérois, et enregistraient un certain ralentissement dans les actes répressifs. Il semblait que notre analyse était correcte et que la menace d'actions considérées comme le début d'un insurrection armée généralisée avaient été prise en considération par les autorités coloniales.

Un autre fait est venu confirmer cette interprétation. Un militant  de  l'organisation    qui  travaillait  au  gouvernement général à informé la cellule dont il dépendait, le 15 ou 16 mai, qu'il  avait  pris  connaissance  d'un  bulletin  d'information,  au cours de ses activités, de traducteur si je ne me trompe, émanant du service du colonel Schoen.

 

Ce dernier faisait état du projet d'actes insurrectionnels de la part du P. P.A dans différentes régions et préconisait les mesures administratives et militaires destinées à faire échouer le projet nationaliste.

Cette nouvelle rapportée par Said AMRANI à la Direction ajoute un froid supplémentaire au peu d'enthousiasme déjà enregistré dans la plupart des régions pour notre initiative.

A partir de là, des questions commencèrent à se poser à nous.

LE CONTRE ORDRE DU 18 MAI 1945

Notre objectif principal, de soulager la pression exercée sur les populations, rurales notamment, était en train de se réaliser sous nos yeux. Des militants venus à Alger prirent contact avec l'organisation et AMRANI nous confirmait que beaucoup de militaires quittaient la région par train ou par camion, même les milices civiles tendaient à se raréfier. On  assistait  à  une  activité  policière  prédominante  sous forme d'arrestations massives parmi la population urbaine, raflant sans discrimination militants ou cadres qu'ils soient PPA ou AML.

Visiblement  nous  avions  réussi.  La  décrue  avait commencé. Elle ne pouvait que se poursuivre, à la condition de ne pas la contrecarrer.

Nous nous sommes trouvés avec un sacré problème ; la Direction elle-même s'est trouvée réduite à sa plus simple expression par l'éparpillement des autres dirigeants chargés de porter le message d'élargissement des actions armées. Il ne restait à Alger que CHERCHALLI, AMRANI  et moi-même ; bientôt rejoints par Hocine ASSELAH qui, arrêté le 4 Mai, s'est fait admettre à l'Hôpital MUSTAPHA d'où il s'évada, avec l'aide de Said AMRANI , ancien collègue du CARNA.

La question lancinante était là : arrêter ou continuer.

Les raisons ne manquaient pas d'arrêter les frais. L'accueil, mitigé et inégal des sections du Parti présageait une extension boiteuse, et sporadique de ce qui n'apparaîtrait aux  yeux de l'ennemi que comme des incidents sans signification politique ; la prise en main instantanée par l'armée de la lutte contre le projet d'insurrection nationaliste, révéla notre décision d'extension des actions soit par des documents trouvés sur des personnes arrêtées, soit tout simplement par des indiscrétions dues à la présence d'agents de l'administration infiltrés parmi nous, chose improbable, certes, mais toujours possible.

Et somme toute, pourquoi avons nous fait tout ce tralala. C'était pour alléger le poids de la répression dans les régions de Sétif et Guelma. Nous avons réussi à porter secours. Alors notre but atteint : arrêtons nous.

Raisonnement logique, certes. Mais difficile à avaler l Nous aurions l'air de quoi ? On mobilise des militants qui vont aller au casse-pipes, parce qu'ils font confiance à la Direction de leur Parti, confiance à des hommes qu'ils n'ont jamais vus, et qui jouant, sur leurs nerfs, les appelle aujourd'hui à prendre les  risques  d'une  guerre  et  demain  à  réintégrer  leurs pantoufles.

Et après tout, pourquoi partir perdants d'avances : la France est-elle en situation de force ? Quels sont les effectifs de son armée ? Pourra-t-elle faire face à des actions disséminées sur tout   le territoire. Après tout, c'est peut-être l'occasion, de rattraper le projet mort né d'une insurrection à partir du 1er Octobre 1940 quand le groupe d'une dizaine d'étudiants de la faculté d'Alger avait décidé de recruter Lamine DEBAGHINE qui l'en dissuada parce que c'était inopportun et plus profitable de la préparer dans le cadre d'une organisation comme le PPA. Personnellement j'éprouvais un grand malaise de ne pas trouver le chemin de la vérité. Les autres membres, chacun de son côté interrogeait sa conscience, continuer où s'arrêter.

Les états d'âmes dramatiques et les questionnements  perduraient  pendant  quelques  36  heures,  d'affilée,  sans discontinuer et sans sommeil, sans qu'on parvienne à une décision. Le temps était compté. S'il fallait arrêter la machine en marche, il ne fallait pas attendre le dernier jour.

Et puis, je me rappelais, à un moment donné, je me rappelai les paroles de Mohamed Lamine DEBAGHINE, quand je  lui  avais  annoncé  le  projet  de  déclenchement,  par les étudiants, de l'insurrection armée pour le 1er Octobre 1940:

" une insurrection qui échoue fait plus de mal que de bien"  Les révoltes antérieures, pour ne citer que celles de l'Emir Abdeikader, Zaatcha, Ouled Sidi Cheikh, Mokrani, Bouamama et tant d'autres, n'ont eu d'autres résultats que la répression féroce et sanglante, génocidaire, la spoliation de centaines de milliers d'hectares de terre, la destruction des villages, l'asservissement de la population qui, soumise, ne mettra que de longues décennies à retrouver petit à petit, le  chemin de la liberté et de la lutte pour son indépendance.

Pour moi, ça devenait très clair. Le jugement porté bien tard par des militants sur l'abandon de l'action généralisé, et cela n'a pas manqué de constituer une attaque en règle de la Direction du Parti en termes plus proches de l'invective que de la critique, cela ne me créait aucune espèce d'angoisse : la vision idyllique de la lutte insurrectionnelle mettant en déroute les troupes  françaises et leur écrasement comme, dans ce que sera plus tard, le Dien Bien Phu algérien tel que le rêvait Frantz Fanon dans son éditorial du journal "Résistance" en 1957 ou 58 à Tunis ne me créait aucune espèce d'allégresse ; car j'étais suffisamment  conscient de l'importance vitale d'une action réfléchie, dans le calme et la sérénité de notre bon droit et juste

                                               

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